Dress code

Thème: L’uniforme somnambule • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

L’uniforme ne se maîtrise pas, Monsieur. Ce n’est ni un cheval fou, bien sûr, ni un chien enragé, mais il n’en fait souvent qu’à sa guise. Vous ne voyez pas ? Disons… Imaginez un somnambule, une personne profondément endormie qui se lève et part se balader à travers la maison, dans le jardin, au fond du quartier. Vous voyez, maintenant ?

L’uniforme, vous avez beau l’enfiler, le boutonner, le zipper, le savoir à votre taille, il vous mène par le bout du nez. C’est lui qui décide. Vous avez envie de tourner à gauche ? Il part à droite. Vous pensez ralentir le pas ? Il accélère. Vous ne songez qu’à musarder, peinard et badin ? Il vous pousse au front, même si les barbelés le déchirent, malgré les éclats d’obus et les balles sifflantes.

Où je veux en venir ? Vous allez comprendre. Je ne nie pas les faits que vous me reprochez. Mais voilà. C’est l’uniforme. Je le portais, il m’a emporté. Je n’étais pas maître de mes agissements. J’ai essayé, pourtant. De quoi ? De m’indigner, de me révolter, de… déserter, oui, même si je risquais ma peau. Toutefois, comprenez-vous, il était plus puissant que moi. L’uniforme, oui. Plus fort. J’ai été balancé comme une vague sur la plage du débarquement.

Hein ? La suite ? J’ai dû me battre, utiliser mon arme, sauver ma peau. Que croyez-vous ? Ce n’était pas Call of duty ou Total war, c’était la réalité, la trouille vissée aux tripes, l’odeur des chairs brûlées et de la mort. Vous pensiez peut-être que j’avais le choix ? Une fois que le renard est hors du terrier, il n’a d’autre possibilité que de survivre. Ce n’était pas le moment de me débarrasser de mon uniforme.

Si j’ai tiré sur des civils ? J’avoue, Monsieur. C’était dans l’ordre des choses. Non… Je regrette, le remords me tord l’estomac, asphyxie mes nuits… Je dis l’ordre des choses, parce qu’une fois les vannes ouvertes, l’eau déferle. La guerre n’existe pas dans la retenue. Vous visez les ennemis qui se planquent parmi les civils, on vous ordonne, vous obéissez, vous appuyez sur la détente, les corps se disloquent, le sang gicle, il y a cette odeur, ce goût de métal, et puis la panique, l’horreur…

Tuer des civils est un crime de guerre, dites-vous ? Vous osez parler de lois, sauf que vous oubliez une chose : la guerre est un retour aux archaïsmes, une plongée dans la masse fangeuse de l’âme humaine. Et vous osez évoquer les lois de la guerre… Nous étions manipulés par ces uniformes. Ils avalent nos personnalités, broient notre volonté, noient nos responsabilités. Nous disparaissons derrière ces tenues de camouflage qui font la fierté des nations. Je vous le dis tout net : une condamnation ne changera rien. Elle nous mettrait à nu, et alors ?

D’autres enfileront ces uniformes et braveront leurs insomnies pour marcher sur le toit du monde, depuis lequel ils tireront sur des civils. Ce n’est qu’une question de temps, monsieur. De temps et de budget. 

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