Délicatesse

Thème: Vol au-dessus d'un champ de colza • 12 septembre 2025 • par Sabine Dormond

J’ai de nouveau croisé Malik. J’ignore pourquoi la vie m’amène sans cesse ce genre d’intersections, mais chaque fois que ça se produit, ça me laisse picotement, soupir et frétillement.
Au début, tout absorbée que je suis par ces yeux noirs et les perles d’ivoire qui brillent entre ses lèvres, je ne prête aucune attention au fait qu’il y a un ange dans les parages à chacun de ces heureux hasards. Plus tard, l’évidence s’impose à moi sous la forme d’un toussotement embarrassé.
- Il est quand même bien jeune, non ? Je suis bien obligée d’acquiescer, mais en mon for intérieur, je me demande s’il valait vraiment la peine qu’un ange se dérange pour m’asséner pareille platitude. L’ange voit bien que je ne suis qu’à moitié convaincue.
- En plus, il a une copine. Tu ne vas tout de même pas convoiter un garçon déjà pris ?
Bien sûr que non, ce serait non seulement inélégant, mais surtout kamikaze. Je n’ai d’autre choix que d’essayer d’oublier Malik et l’état d’ébullition intérieure dans lequel il me plonge. Facile à dire. Je me souviens qu’il a candidement avoué avoir rêvé de moi. Et que c’était très tendre. Je n’ai pas osé lui avouer qu’il s’était lui aussi invité dans mes songes. Les semaines passent et le colza commence à fleurir. Ça parsème le pré d’à côté de touches de gaité. Mais la joie, la vraie, déboule un mois plus tard. À scooter.
Entre-temps, le champ s’est métamorphosé. Le vert a cédé le terrain, le jaune éclate de toute son insolence. L’air vibre de chaleur. Les odeurs d’été me grisent. La sève monte, les pistils se tendent, les coroles se déploient. Malik plonge son regard dans le mien et j’y lis comme dans un livre ouvert. C’est le moment. Hier soir, j’ai fait un vœu sous une pluie d’étoiles. Et le voilà à portée de main. Je n’ai qu’à tendre le bras pour toucher son visage. Il accueille ma caresse dans un frémissement. Ses yeux brillent d’espièglerie. Ses cils les voilent comme un rideau de timidité. La cicatrice qui prolonge son sourcil me raconte les chaos surmontés. Ses cheveux s’enroulent tout autour de sa tête comme un ruban de cadeau. Je ne résiste pas à y passer les doigts. Je le sais pourtant que c’est réservé à sa copine. Il sourit. Toi aussi, tu as le droit. Entre deux rangées de dents scintillantes, on devine un petit bout de langue. Mes gestes ne m’appartiennent plus. Sans me demander mon avis, mes bras se posent sur ses épaules, l’attirent contre moi. Mes lèvres se promènent dans le creux de sa clavicule, remontent le long du cou, puis rencontrent les siennes. Et avant qu’on ait réalisé ce qui se passe, me voilà en train de lui voler un baiser.
Pour l’ange qui passe à proximité, cela donne un cliché Benetton, deux corps enlacés, blanc et cacao, un baiser comme un pont entre deux générations, par-dessus la digue des tabous. Mais l’ange ne s’attarde pas sur cette image. Par pudeur, il détourne la tête et plonge le nez dans son smartphone tandis que sous le soleil rasant, le champ de colza rougit.

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