Dis stoppies sinon rien

Thème: J'ai aimé des endroits où secrètement le soleil se laissait caresser • 12 septembre 2025 • par François Guichon

Le maigre feu que j’avais réussi à maintenir jusque-là s’est finalement éteint : manque d’oxygène ? Dans ce bunker souterrain où je me suis réfugié depuis deux semaines, j’ai moi-même de la peine à respirer et je suis désormais condamné à l’obscurité. Et le pire est encore à venir.

Car déjà, je perçois la vermine, enhardie par l’absence de lumière, qui quadrille le sol à la recherche de nourriture. D’ici peu mon corps leur fournira de quoi se gaver et se multiplier à l’infini avant de disparaître faute de nouvelle proie à dévorer. Tout comme l’a fait la race humaine épuisant toutes les ressources naturelles jusqu’à provoquer son extinction, entrainant dans sa chute des milliers d’autres espèces. Sauf hélas les Blattodea* !

Les terribles lois imposées ces dix dernières années par le « Tyran Vert » ne sont pas parvenues à enrayer le phénomène. Il était déjà trop tard : soixante années de tergiversations à vouloir ménager à la fois la croissance et les profits d’un côté et le climat et les ressources de l’autre, n’ont fait qu’accélérer un déclin déjà prédit à la fin du XXème siècle.

Je n’ai dû ma survie qu’à mon éloignement des zones de combat – j’étais chercheur en Terre Adélie – et à mes exceptionnelles capacités de résistance aux virus qui ont décimé mes congénères – une rareté génétique à ce qu’on m’a dit. Mais à présent, enfermé dans cette cage de béton à 20 mètres sous terre, bientôt à court de réserves et surtout sans lumière, je sais ma fin toute proche. Inéluctable.

Je songe alors à mon enfance, passée auprès de mon grand-père aux confins du Vallon de Réchy. A  son mazot accroché à la roche dont les planches disjointes laissaient filtrer en été de timides rayons de soleil faisant valser la poussière dans une lumière irréelle. L’eau du torrent voisin bondissait sur les blocs de granit, inconsciente du tarissement qui la guetterait deux décennies plus tard. 

Mais déjà, je n’arrive plus à écraser tous les cafards et autres punaises qui se jettent à l’assaut du stock de protéines que je représente pour eux. Je sens les plus téméraires monter le long de mes jambes et se glisser dans des interstices où mes doigts ne peuvent les écraser. Je cherche à tâtons un couteau pour m’égorger : ne surtout pas finir dévoré vivant de l’intérieur. Mes mains furètent au milieu d’une masse grouillante, avant de rencontrer enfin la fermeté rassurante de mon poignard de survie.

Je suis tiré de ce cauchemar par le vrombissement des drones policiers en patrouille. Ouf, je suis bien dans la chambre qui m’a été allouée au 32ème étage d’un building aseptisé. Je tente d’allumer la veilleuse, oubliant que je n’ai plus droit qu’à deux heures de courant par jour. En attendant les pales lueurs de l’aube, tenaillé par le besoin de légumes frais, je me demande dans quels recoins de la ville je vais pouvoir en glaner quelques-uns sans me faire dénoncer. Déjà que mes voisins me soupçonnent d’avoir trafiqué mon régulateur d’eau…

Et si mon cauchemar n’était qu’une vision prémonitoire ?

* famille regroupant les blattes, les cafards les termites et autres bestioles très sympathiques.

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