Devant la page blanche

Thème: mais oui, c'est vrai • 12 septembre 2025 • par Madeline Demaurex

D’habitude, quand je rentre de la soirée des Dissidents, je m’installe aussitôt à ma table de travail pour griffonner un premier jet sur le thème choisi quelques heures auparavant. Je laisse alors infuser, je me sens toute légère jusqu’à la prochaine lune noire.
Mais cette fois, les jours passent et toujours pas le moindre fil à tirer, pas le moindre brin de coton qui sort de la pelote. Rien. Nada. Qu’est-ce qui m’a pris de voter pour un sujet pareil ? Mais non, si je m’étais abstenue, cela n’aurait rien changé, puisque toute la tablée s’est ralliée à la proposition d’Anselme. Alors, qu’est-ce que je vais pouvoir faire ? Procrastiner 15 jours de plus ? Utiliser mon joker et me pointer pour le dessert ? Comme disait mon père, un moment de vergogne est vite passé.
 
Si seulement je savais écrire de la fiction… Je pourrais insérer la phrase dans les discours rapportés des personnages ! Je pourrais même m’offrir un frison lexical en choisissant le verbe le plus approprié à la situation : il dit, il pense, il acquiesce, il abonde (mais oui), elle répond, elle ose, elle s’exclame, elle lance, elle affirme (mais oui !)
 
À l’adolescent qui reçoit par-dessus son épaule les récriminations de sa mère, un pied dans sa chambre l’autre sur le palier, je prêterais un marmonnement agacé :
« Mais oui, c’est clair… »
 
Dans un débat cinématographique, j’interromprais sans gêne le critique dans son envolée :
—   L’épure qui aurait pu être une épure hamaguchienne d’exploration de l’environnement a tous les traits d’un académisme qui n’ose jamais prendre une réelle liberté par rapport à son sujet.[1]
—   Absolument, c’est clair ! 
 
Quant à l’étudiante qui triture un théorème jusqu’au bout de la nuit, l’auréole de sa tasse de café sur le polycopié, je la ferais s’exclamer tout à coup :
« Mais oui, c’est clair ! »
 
Avec un couple qui bat de l’aile, je relaterais la réponse exaspérée de la jeune femme sur le seuil de l’appartement.
« Mais oui, je veux faire une pause, c’est clair, non ? »
 
Dommage que je ne sache pas écrire de fiction ! 
 
 
 
 
 
 
 

 
[1] Tobias Sarrasin, à propos du Roman de Jim, Ciné-feuilles 21.08.2024

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