Des bienfaits de la durabilité

Thème: Le plein à moitié vert • 12 septembre 2025 • par Patrick Didisheim

      À l’orée de la mort, couché dans son lit, des pans de sa vie lui revenaient. La cérémonie du prix Nobel d’écologie, il ne se lassait pas de la raconter. Sa nomination, la décision qui était tombée, son entrée dans la somptueuse salle à Stockholm, accueilli par la famille royale. Sur la statuette du prix, c’est son nom, Oskar Pederson, qui figurait. Depuis sa consécration, sa réussite financière se doublait de la notoriété. Dans sa vie privée, c’était plus compliqué. Il n’avait de nouvelles de ses deux filles que par de vagues connaissances et il en était à son deuxième divorce. Les personnes qui l’entouraient aujourd’hui étaient des infirmières, des aides de ménage, des domestiques et le jardinier qu’il voyait de loin lorsque son déambulateur lui permettait d’arriver jusqu’au parc. Il devait admettre qu’il s’en était peu soucié, de ses filles, peut-être même les avait-il un peu utilisées, à leur adolescence, pour séduire des clients influents. Mais tout cela, c’était du passé, il n’était plus sûr de rien. 
      Tout avait commencé avec ce type. En ville on l’aurait considéré comme un SDF, un parasite. Là, en forêt, il se trouvait des gens pour lui rendre visite, lui parler, voire même le citer en exemple. Oskar, avait trouvé le type sale, prétentieux, inintéressant. À quarante ans, le clochard des bois en paraissait vingt de plus. Si nous continuons ainsi à consommer des produits importés, à voyager en avion, à utiliser l’énergie fossile, à faire tourner des centrales, on va tous crever, disait le type. Il s’était mis à louer des cabanes dans les arbres. Ça marchait bien. Oskar avait repris le concept à son compte. Le type avait beuglé qu’on lui avait volé son idée, qu’il allait demander réparation. C’est là que les souvenirs d’Oskar se délitaient. Le rendez-vous, la boisson, la rivière en crue derrière les cabanons, et lui, Oskar, sur la berge qui voit le type dériver puis disparaître. Le corps avait-il basculé tout seul ? C’était arrivé il y a… Oskar tenta de compter les années. Il avait aujourd’hui 92 ans. Oui plus de soixante ans. De toute façon le type, aujourd’hui, il serait mort. Rien ne sert de s’encombrer la tête avec des choses qu’on ne peut pas changer. Enfin, à partir de là, Oskar avait mis en pratique le concept des cabanes, du développement responsable, de l’autosuffisance énergétique. Il avait construit des villages en Scandinavie, dans le reste de l’Europe puis jusqu’en Polynésie, en Nouvelle-Guinée, en Afrique, et à Hawaï où ça marchait particulièrement bien. Pour superviser le travail, il n’avait pas pu faire autrement que de prendre l’avion, mais c’était pour la bonne cause. Qu’un individu décuple son empreinte carbone pour diviser par deux celle de milliers d’autres n’est que bénéfice pour la Planète. Il avait créé une franchise, vendu son concept à des entrepreneurs. Il avait fait fortune, assez pour devenir un mécène, quelqu’un dont on parle. Plusieurs fois, son nom avait circulé parmi les papables, jusqu’à cette consécration, il y a cinq ans, par l’Académie royale des sciences de Suède qui lui avait attribué ce prix Nobel d’écologie.
      Une infirmière entra et lui sourit.
      -    Tout va bien, monsieur Pederson ?
      Depuis le lit de son hôtel particulier, il pouvait se retourner avec fierté sur son parcours. Toute existence a ses hauts et ses bas, se dit-il. Il s’efforça d’oublier le froid qu’il sentait s’installer dans ses veines en se concentrant sur la délectation qui le pénétrait au souvenir de tout ce qu’il avait accompli pour l’humanité.

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