Dernier Bol
Thème: un raté magnifique • 12 septembre 2025 • par Christian Dick
Le monde survécut. Puis il y eut l’incendie de Notre-Dame de Paris. Fille du passé, elle s’est tenue debout malgré son agonie. Par miracle, la croix du choeur, les rosaces, des reliques et des tableaux échappèrent au désastre. On avait touché au sacré. Pour finir, le Covid.
À mon échelle, tout en bas sur le premier pachon, je n’ai vu tomber ni la flèche ni même les girouettes des cathédrales du Léman, ces voiliers fabuleux dont le mât déchire les nuages.
Non.
Le seul moment qui compte n’est pas hier ou demain, c’est celui qui va changer ta vie.
Nous avons largué les amarres du voilier un vendredi matin et l’avons convoyé au moteur au Port-Noir. Le soir au briefing, la direction de course de ce 81e Bol d’Or annonça l’arrivée d’un front violent. Une femme se trouvait là, seule dans la foule des régatiers. Elle disait naviguer d’un voilier à l’autre, sans ports ni attaches. Elle se prénommait Clara et s’invita à bord.
Nous prîmes un bon départ le lendemain au coup de canon. L’après-midi, le ciel s’assombrit méchamment.
La tempête qui suivit s’abattit sur le lac avec une violence rare, et sa rapidité à fondre sur la flotte surprit tous les navigateurs. Des voiles furent déchirées, des spis envolés, des mâts brisés. La visibilité était si mauvaise que nous ne distinguions pas les rives. Des voiliers couchés sur le flanc et hors de contrôle manquèrent nous percuter. D’autres avaient chaviré. Dans la panique, des navigateurs tiraient leurs fusées de détresse à l’horizontale. Un voilier plus rapide pouvait nous éperonner à tout moment.
La tempête d’une longueur inhabituelle finit par tomber. Le voilier survécut, et nous avec. Nous hissâmes les voiles affalées avant la tempête et poursuivîmes la course. Au retour, dans le Petit-Lac, la bise souffla fort. Le grand spi n’allait-il pas arracher la tête de mât ? Exténués, nous avons laissé faire et parvînmes à mener le voilier à l’arrivée.
À la remise des prix, les organisateurs, qualifiant les conditions de démentielles, félicitèrent les concurrents ayant terminé la régate. Quelques navigateurs en état de choc bénéficièrent d’un soutien psychologique. Clara méritait nos hommages. Mais elle s’affairait sur le voilier. Peut-être déjà le sien.
Alors que nous ramenions le voilier à son port d’attache, j’ai pris sa main dans la mienne. On peut savoir naviguer et changer constamment de pont, garder son cap est une autre histoire. Cette réussite-là ne se mesure pas à la force des vents.
Ce fut notre dernier Bol. Régater dans la vie nous attendait.