Conte de Noël

Thème: Guide égaré • 12 septembre 2025 • par Pierre Jean Ruffieux

- Est-ce la bonne route ? Tu as l’air bien sûr de toi sous la couche de poussière qui te recouvre. Tu nous a déjà fait traverser à pied l’Orient mystérieux, des déserts de pierre et de sable, des plaines bourbeuses, des savanes où erraient les bêtes sauvages. Tu nous a fait embarquer sur une barque chétive et surpeuplée pour franchir la mer en pleine tempête, passer des cols où nous nous enfoncions jusqu’aux genoux dans la neige. Nous n’en pouvons plus de nous fier à ta bonne étoile.

- Faites-moi confiance, nous sommes bientôt arrivés. Ne sentez-vous pas flotter dans l’air des remugles d’étable ? N’entendez-vous pas mugir le bœuf et braire l’âne ? Ne voyez-vous pas que dans le ciel notre étoile brille plus que jamais ?




Il faut dire que les trois compères n’ont pas fière allure au terme de plusieurs mois d’errance à travers les continents. Ils ont dû vendre à bas prix leurs couvre-chefs d’or incrustés de pierres précieuses pour se payer le gîte et le couvert dans des auberges hors de prix. Leurs mollets ont durci à force de marcher. Ils peinent à porter leur sac à dos empli de bouteilles de parfum, de lourds bâtonnets d’encens, de cristaux de myrrhe et de vile pacotille plaquée d’or.




Melchior, Gaspard et Balthazar avancent à grand peine sur le bas-côté d’une autoroute où fusent en procession une multitude de semi-remorques, de camionnettes de livraison et de voitures individuelles. La terre vibre sous leurs pieds. L’air vicié brûle leurs poumons. Le tintamarre les assourdit. Par bonheur, une sortie les mène bientôt à l’entrée d’une zone commerciale plus vaste que toutes les villes qu’ils connaissent. Au-delà d’un parking bondé sur lequel dansent mille chariots poussés par des familles aux visages en colère se dresse un gigantesque bâtiment de bois à l’allure de chalet de montagne. Sur la façade de rondins, un panneau lumineux clignote en lettres de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : «BIENVENUE AU NOUVEAU SUPERMARCHÉ DE NOËL DE BETHLÉEM»




Les trois mages se fraient un passage dans la foule pour pénétrer dans l’édifice. Leurs yeux s’écarquillent quand ils aperçoivent, plantée au milieu d’un hall gigantesque, une construction en Legos qui se veut sans doute une étable grandeur nature. Tout y est : un puits à moité effondré, des bottes de fausse paille, une mangeoire de planches disjointes, un bœuf et un âne qui oscillent du chef, un barbu à l’air hagard, une vierge vêtue de bleu qui se penche sur son nouveau-né braillard. De loin, les personnages paraissent réels. On ne devinerait jamais qu’on les a construits en assemblant avec art des briques de plastique.




Nous y sommes enfin, dit Melchior avec un sourire. Nous n’aurons pas souffert pour rien. Prenons place sur les socles qu’on a prévus pour nous. Nous y attendrons en silence le jour de l’Épiphanie pour offrir nos présents au nouveau roi du monde.




Au milieu du ciel, l’étoile prend conscience avec douleur de sa terrible erreur. Le grand maître de l’univers l’avait bien avertie qu’il existait sur la terre plusieurs Bethléem : l’américain, le palestinien, le belge, le suisse… Sans trop réfléchir, elle a guidé les trois rois mages vers la banlieue bernoise en se fiant à son intuition astrale et à son admiration pour la démocratie helvétique. Honteuse du désastre, elle rougit, clignote, puis explose avant de disparaître. Sait-elle au moins que ce désastreux phénomène céleste ne sera perçu sur la terre que deux mille ans plus tard ?



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