Concurrence infernale

Thème: Un grand moment de solitude • 12 septembre 2025 • par François Guichon

J’entre. Je n’ai pas souvenir d’être déjà venu ici, pourtant les lieux ont quelque chose de familier, comme dans une histoire déjà contée une centaine de fois. L’endroit est immense, visiblement prévu pour accueillir une multitude de personnes, mais désert actuellement. Personne derrière le gigantesque comptoir de réception !

Un monumental escalier circulaire attire mes pas. Je gravis les marches sans effort alors qu’à la maison l’arthrose me cisaille les genoux dès que je lève un pied. A l’étage, trois corridors interminables déroulent leur moquette immaculée dans des directions opposées. Un silence ouateux pressurise l’atmosphère. Je m’avance entre deux alignées de portes strictement similaires, sans noms ni numéros pour les distinguer.

Bien que le couloir soit rigoureusement rectiligne, je n’en distingue pas l’extrémité. Toujours aucune présence en vue, ni aucun son. J’entrouvre une porte au hasard.  Elle donne sur une chambre spacieuse, lumineuse bien qu’il n’y ait pas de fenêtre visible. Un lit à couverture blanche constitue l’unique mobilier de la pièce. Pas de trace d’armoire, ni de table de chevet. Encore moins d’écran plat ni même de prise électrique. Rien n’indique l’accès à une salle de bains. Etrange…

Je visite la chambre d’à côté : absolument identique ! Je ressors dans le corridor, bien décidé à quitter les lieux au plus vite. D’ailleurs, je ne me souviens plus pourquoi je suis venu ici. Mais ça, j’ai l’habitude : à mon âge, Alzheimer me joue souvent des tours. C’est alors qu’apparaît devant moi une silhouette aux contours flous, vêtue d’une longue robe blanchâtre bouffonnant étrangement dans son dos. Je ne saurais dire s’il s’agit d’un homme ou d’une femme qui me sourit :

  • Cher Alain, nous t’attendions. Bienvenue dans ces lieux…
  • Vous me connaissez ? Mais où sommes-nous ? Et vous, qui êtes-vous ?
  • Tout va bien Alain. Ne t’inquiète pas. Mon nom est Uriel, comme la lessive, mais avec un U.
  • Mais qu’est-ce que je fais ici ? Pourquoi je suis tout seul ? Et comment fait-on pour sortir ? Je veux m’en aller, on va m’attendre pour le Jass à l’EMS.
  • Surtout, ne t’énerve pas Alain. On va t’expliquer. D’ailleurs voici le haut responsable des lieux… Pierre, tu peux venir s’il te plait ? On a un client !

Un grand type barbu s’approche, cheveux blancs tirés en catogan, gros pendentif à clefs étalé sur sa tunique, style « baba cool ». On ne saurait lui donner d’âge. Il semble se déplacer sans même toucher le sol, le bas de son sarouel masquant ses pieds. Un sourire bienveillant éclaire ses yeux alors qu’il m’ouvre ses bras pour un « hugh » de bienvenue. Je suis un peu gêné : je ne connais pas ce type.

  • Cher Alain, tu as été élu parmi des millions par notre comité de sélection. Ce qui te donne le droit d’occuper l’une de nos magnifiques chambres ad aeternam, et bien sûr à notre bienveillance éternelle.
  • Mais c’est quoi ici en vrai ? Je n’ai pas fait de concours, et si j’ai donné mon adresse mail à quelqu’un, c’est sans le vouloir. Vraiment, vous êtes gentils, mais je dois partir. Tout de suite !
  • Voyons Alain, tu es au meilleur endroit possible. Tant de gens espèrent y arriver et font des sacrifices leur vie durant pour y parvenir. Et toi, tu as cette chance inouïe : alors profites en !
  • Mais pourquoi il n’y a personne d’autre alors ? Ne me dites pas que je suis le seul gagnant à votre jeu. Il y a un truc louche là-derrière, et vos chambres, elles sont trop bizarres…
  • Vas-y Uriel, explique-lui. Moi je n’ai plus le courage.
  • Eh bien voilà. On a en effet pas mal de gens qui sont « invités » à séjourner ici. Mais comme le grand patron là-haut refuse catégoriquement de faire installer le WiFi et la fibre, les gens sont déçus. Il n’y a pas même un spa ou un fitness, sous prétexte qu’on est là pour se « recueillir ». Un jour ou deux ça va, mais l’éternité, c’est long ! Alors forcément, ils vont en face.
  • En face ?
  • Oui, au Belzébuth club. Ils y trouvent tout ce qu’ils veulent et tous les soirs, ça chauffe terrible. En plus la nourriture c’est pas du végan - 100% bio comme ici. Ils se tapent du gras, du chimique, de l’OGM en veux-tu en voilà. Le pied total ! On les comprend, remarque, mais tant que le Vieux ne veut rien entendre, on peut rien faire… Allez, Alain, reste au moins une nuit ou deux, histoire de faire décoller un peu notre taux de remplissage. Tu serais un ange !

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