Complètement frappée
Thème: Un livre susceptible / une lettre insoumise • 12 septembre 2025 • par François Guichon
Mais il m’a fallu attendre plusieurs mois, consentir à bien des sacrifices et déployer moult efforts pour que Valentine soit enfin mienne. Depuis, je lui suis toujours resté fidèle malgré les années qui passent et le temps qui persiste dans son lent travail d’obsolescence.
De son côté, elle a accepté sans broncher mes sautes d’humeur, mes brusqueries à son égard, domptant par son impassibilité mes colères les plus noires. Elle savait que de toutes façons, une fois l’orage passé, je reviendrai à elle, piteux mais plus transi d’amour que jamais, tel un chien puni après une grosse bêtise qui quémande une caresse auprès de son maître.
Elle a été de tous mes voyages – ils furent nombreux et parfois périlleux – et de chacun de mes déménagements, trouvant très vite sa place alors que je n’avais même pas terminé de déballer mes cartons. De chaque maison, de chaque appartement, elle devenait instantanément le centre, laissant les pièces et les objets le soin de s’organiser autour d’elle.
Bien sûr l’infidélité m’a parfois fait du pied, lâchement encouragée par mes amis : « A ton âge, tu ne devrais pas attendre pour changer », « de toutes façons, c’est elle qui va te lâcher un jour ou l’autre ». Mais à chaque fois un seul regard vers Valentine me ramenait dans le droit chemin : on n’abandonne pas une compagne avec qui on a partagé plus de trente ans de joies et de galères, sous prétexte qu’elle accuse les quelques défauts de son âge. Nous voilà donc toujours rivés l’un à l’autre, prêts à affronter tant bien que mal, mais toujours ensemble, le prochain assaut de la modernité impitoyable.
Cependant, ces derniers temps, c’est une petite lettre qui est venue gripper le délicat rouage de notre amour. Une lettre qui ne cesse de me rappeler de manière lancinante que tout a une fin et que « les histoires d’amour finissent mal, en général » *.
Un « i » qui refuse obstinément de s’aligner avec les autres caractères, comme un doigt d’honneur dressé au-dessus de mes lignes. J’ai beau lui tordre le bras et huiler ses ressorts, il persiste dans son insoumission. Je pressens par ailleurs qu’il sera bientôt suivi par d’autres…
Alors, la mort dans l’âme, le cœur dévasté, je devrai me résoudre à me séparer de ma Valentine Olivetti** tant aimée.
* titre des Rita Mitsuko de 1986
**machine à écrire de la marque Olivetti dessinée par Ettore Sottsass et Perry A. King en 1968