Ce qui reste de lui

Thème: La poésie du désordre • 12 septembre 2025 • par Anne Grognuz

Elle entre dans son bureau comme on entre dans une église vide. Tout y est encore à sa place, ou presque. Rien ne bouge, et pourtant tout parle. Le désordre qu’il a laissé n’est pas un oubli, c’est une écriture. Une langue secrète qu’elle seule désormais peut lire.

Sur les étagères, des classeurs — bleus, verts, rouges — aux dos fatigués, débordants de textes: des mots pour consoler les vivants, des paroles d’espérance glissées dans les silences trop lourds des endeuillés, des phrases pleines d’un Dieu qu’il portait comme un frère dans son âme. Chaque interstice de sa vie semblait s’être rempli d’autres vies.

Elle passe ses doigts sur les chemises plastifiées, gonflées de feuillets à moitié écrits, comme des pensées qui attendent encore qu’on les termine. Elle reconnaît l’écriture, affirmée et penchée, ses ratures pleines d’élan, comme s’il avait toujours couru après une phrase un peu plus juste, un peu plus vraie.

Les calepins s’empilent, les brochures débordent, les fascicules s’effritent, et tout cela respire encore. C’est là qu’il habite désormais, dans ce chaos qu’il n’appelait jamais ainsi, mais « travail en cours ». Et au milieu de tout ça, presque invisible, un thermos. Gris, cabossé. Elle le reconnaît tout de suite, bien sûr. Le dernier qu’il utilisait, contenant la seule boisson qu’il supportait à la fin.

Quand elle l’a ouvert, quelque temps après sa mort, une odeur âcre s’est levée. Le bouillon. Ce bouillon qu’il avalait à petites gorgées, par devoir plus que par faim. Bouillon qu’elle ne supportait plus, associé à jamais à la maladie de son mari.

L’odeur s’est accrochée à elle comme un deuil qu’on ne finit pas. Elle a lavé le thermos, encore et encore, mais rien n’y faisait. L’odeur revenait. Une vapeur de fin de vie, une brume de souffrance. Alors, elle l’a jeté. Sans regret. Il fallait bien que quelque chose parte, pour que le reste puisse rester.

Et ce reste, c’est lui. Pas dans les objets, ni dans les papiers, mais dans son cœur. Là où le désordre devient mémoire, et la mémoire, refuge. Il est là, intact, dans les promenades qu’ils faisaient, dans sa manière de sourire en silence, dans la chaleur de sa main qu’elle sent encore parfois quand elle ferme les yeux.

Elle veut oublier les mois d’hôpital, les regards éteints, les silences lourds. Elle ne veut plus que ce soit sa fin qui parle pour lui. Elle veut, désormais, ne garder que ce qu’il était avant la souffrance: le rire qui fendait l’hiver, son écoute qui lui ouvrait les cœurs, les mots qui faisaient du bien, la tendresse qu’il semait sans faire de bruit.

Elle sait qu’il est parti, mais elle sait aussi qu’il ne la quittera jamais.

Ce qui reste de lui, c’est la lumière après l’orage. C’est l’amour qui continue de battre en elle, envers et contre tout.

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