Caramba encore raté

Thème: un raté magnifique • 12 septembre 2025 • par Sima Dakkus Rassoul


 
Qui de sa vie n’a pas connu de ratage ? Les statistiques ne sont pas bavardes à ce sujet, car  le chiffre ferait éclater les ordinateurs les plus performants. Mais trêves de préambule. Et si la vie était semblable à un jeu de fléchette où le hasard le dispute à l’habileté.

Allons directement à l’histoire de notre héros du jour, Farid. Un jeune homme instruit, présentant bien de sa personne, adroit de ses mains et à l’esprit alerte. Seul, dans cette configuration résolument optimiste, il ressentait le syndrome de l’abandon. Rien n’y avait fait. Ni une éducation saine et aimante, ni plus tard ses expériences ne l’avaient guéri de ce sentiment.  

Il faut dire que ce qu’il était devenu procédait d’un parcours loin de toute banalité. Farid, jeune adolescent, avait dû quitter sa contrée lointaine, seul, pour la vie en cul-de-sac qui l’attendait dans son pays. Après plusieurs séjours dans les camps plus inhopitaliers et hostiles les uns que les autres, il avait enfin atteint les rivages de ce qu’il imaginait comme un paradis. Avec son maigre barda, il pouvait enfin atterrir sur un sol ferme qui l’accueillait. Ses aventures ne faisaient pourtant que commencer.

Adopté par un couple très affectueux qui le respectait et prenait soin de lui, il grandit et devint adulte. C’était un départ pour développer sa propre existence. Perdu intérieurement comme un oisillon, il cherchait à se connaître. Les images de sa mère et de son père, de sa famille lointaine dansaient souvent devant ses yeux. En point d’interrogation de ses rêves, parfois de cruels cauchemars.

Le goût du manque était tenace. Dans son introspection, un monologue, manquait le partage de sa singularité. Nous minimisons souvent ce que les expériences font de nous. Noueau-né, on est déjà marqué par l’inconscient qui nous habite et auquel on peine à accéder.

À chaque sentiment d’échec, Farid s’éveillait endolori. Que l’échec soit réel ou supposé tel, il se flagellait comme incapable, inutile. Pour reprendre l’image du jeu de fléchette, il ratait parfois la cible de peu. Mais son surmoi n’était jamais satisfait. Le nœud de son existence dans ce monde lui échappait. Sa part d’ombre gagnait toujours au cœur de ce qu’il voyait comme un ratage.

Sa vie aurait-elle changé s’il avait lu Jung, s’il avait écouté les « perdants magnifiques » de Leonard Cohen ?  En quelque sorte, la saveur des fruits de certains échecs sont des joyaux inespérés qui sauvent.  Renverser son regard sur les jugements portés sur chaque chose transforme l’être. Derrière ce qui se rate se profile toujours une opportunité.

Et si Farid était un rateur génial qui inconsciemment méprisait la route des loups aux longs crocs qui polluent la planète. Venu de son continent lointain, il ne voyait que les apparences du nouveau monde qui n’était pas le sien. Qui ne se livrait pas totalement à lui. Qui ne le représentait qu’en partie. Avec toujours cette assurance qu’il était responsable de cette distance. Cette séparation d’une partie de lui-même.

Mais son instinct de survie allait un jour lui ouvrir les yeux. Ce ne serait pas dépourvu de douleurs, de mal-être, de conflit intérieur, mais en amont, ses racines lointaines et construites allaient ce rejoindre. Et soudain, l’univers l’accueillerait pleinement. Il comprendrait que les embûches avaient été les fleurs invisibles de ses « ratages ».

 

Sima Dakkus Rassoul
Dissidents de la pleine lune
22 mai 2024

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