Il trouva la femme à son goût avec ses mèches blondes, ses yeux bleus et son sourire triste. Il pourrait lui trouver un logement, l’engager comme aide de cuisine ou comme femme de ménage, il verrait. Il aurait à peine besoin de la payer. Elle prétendait être infirmière, mais elles racontaient toutes n’importe quoi. Elle escamotait certains mots avec son accent de l’Est, Moldavie, Ukraine, Turquie peut-être, un de ces pays d’où les gens viennent pour profiter des facilités sociales.
- Moi cherche travail, moi Sonia, sérieuse.
Elles se prénommaient toutes Sonia, Irina ou Carmen. Il l’écoutait à peine, il détaillait ses seins.
Il lui proposa une chambre sous les combles, essaya le lit avec elle, et lui fit grâce de la première semaine de loyer. Il s’en lassa et s’apprêta à la dénoncer. Elle flaira peut-être quelque chose, car elle disparut avant. Il ne sut pas ce qu’elle était devenue, sans doute retournée au pays, ou dirigée sur un pays voisin.
Il l’oublia, il avait d’autres soucis. Un petit point noir sur sa peau le tracassait mais avec toutes ses activités, le placement des locataires dans ses immeubles et le placement du revenu des loyers en Bourse, il n’avait ni l’envie ni le temps d’y penser.
Deux années passèrent. Les guerres contribuaient à la hausse boursière, tout se présentait sous les meilleurs hospices. Sa fortune avait grossi, le point noir également. Il contacta un cabinet médical, on ne savait jamais avec ces saloperies.
Il tendit sa carte d’assurance sans lever les yeux. Il accordait peu d’importance aux secrétaires, aux réceptionnistes, aux caissiers, à toutes ces petites mains qui ne constituaient que les élémentaires rouages de la société.
- Vous pouvez venir dans local examen.
Cet accent de l’Est, il l’avait déjà entendu. Il dévisagea l’infirmière qui venait d’entrer. Blonde, les traits fatigués, elle lui rappelait quelqu’un. Il essaya de se la représenter plus fraîche. Ces genres de femmes se ressemblaient toutes. Celles dont il avait tiré tout le jus, il les signalait en général à l’Office des réfugiés qui se chargeait de les éloigner sans qu’il ait à lever le petit doigt. Cette femme blonde l’avait également reconnu, il en était sûr.
- Suivez-moi, dit-elle.
Il s’était involontairement fourré dans ses pattes.
- Nous allons faire petite prise de sang comme le docteur a demandé.
Il n’osait lever les yeux. Il sentait sur lui le regard de la femme. Une seringue dans une main, son poignet dans l’autre, elle le tenait à sa merci. Comment allait-elle se venger ?
- Ça fait pas beaucoup mal, dit-elle doucement.
Délicatement, elle inséra l’aiguille dans sa veine. Ce fut comme s’il sentait le rouge du sang monter de la seringue à sa tête. Il aurait voulu contrôler ce flux comme le rouge de la honte qu’il voulait dissimuler. Cette femme qu’il avait maltraitée, maintenant prenait soin de lui. Il se sentit sale. Le liquide qui se retirait de sa veine était foncé, presque noir, comme si une part sombre de lui-même se trouvait aspirée dans la seringue. Quand la femme lui retira le garrot, il se leva et se dirigea vers la porte. Il se retourna.
- Merci madame, dit-il.
Il vit ou imagina un sourire sur les lèvres de la femme que maintenant il trouvait jolie avec ses yeux turquoise et le creux des fossettes sur ses joues. Il franchit le seuil. Pour la première fois, il avait découvert derrière une fonction un être humain avec des sentiments.