Calendrier perpétuel

Thème: Ce matin mon chat m'a dit • 12 septembre 2025 • par Madeline Demaurex

C’est un chevalet de papier qui occupe un coin de mon bureau depuis plusieurs années. Un calendrier perpétuel ! Un gros ressort central invite le lecteur à basculer chaque jour un feuillet pour mettre en évidence une nouvelle citation.
Aujourd’hui, je remets les pendules à l’heure : sur la devanture, ne reste qu’une petite pincée de papier ! L’aphorisme du jour fait mouche :
Moi au moins je ne mâche pas mes mots sauf le mot "chwing gum" et "steak coriace".
 
Et moi ? Quels sont les mots que je mâche ? Caoutchouc ? Marshmallow ? En fait, je n’ai pas souvent l’occasion de les mâcher : je n’ai jamais aimé les marshmallows et il est bien loin le temps où, pour affronter les intempéries, je chaussais, comme les appelaient mes parents, des "chnauboutz" en caoutchouc !
Il y a des mots que je déguste : muscat, merveille, millefeuilles. Une couche de crème, une couche de sons, une couche de signifiant, une couche de signifié.
Il y a ces mots désuets dont je prends soin et que je dorlote jusque dans mes messages électroniques. Mon smartphone les connait bien, lui qui me propose, le C et le A à peine enchaînés, le cas échéant…
Il y a des mots que j’admire, mais que je ne sais pas employer. Nonobstant, ça veut dire quoi au juste ? Derrière les propos sibyllins, je perçois bien une intention sournoise, quelque chose d’ambigu, mais qui m’échappe. Et puis faire long feu, je crois que je ne saurai jamais si ça signifie durer ou le contraire. Ça a fait long feu, ça n’a pas fait long feu… c’est si joli pourtant, ça crépite et ça réchauffe.
Il y a des mots qui disent le rien, mais qui en disent tellement : silence, vide. Quand je pense à tout ce que je peux faire avec le vide : creuser le vide, combler le vide, sonder le vide, tomber dans le vide. Des mots qui donnent le vertige.
Il y a ces mots qui me viennent du patois, des vallées arpentées, de tout au fond de mon enfance. Des mots rudes, un peu ridicules parfois, mais que j’aime retrouver : pécloter, cocoler, rebouiller, rebiboler, dépatouiller, embardoufler…
Il y a des mots pressés, il y a des mots usés : ok, ça va, merci, pas de souci…
Il y a ces mots tout chiffonnés, j’ai l’impression qu’ils me chatouillent : patchoulis, citrouille, chihuahua, broutille, entourloupe,…
Il y a des mots qui sentent bon, qui se hument et qui s’évaporent : tilleul, passerose, ellébore, héliotrope, oseille et pimprenelle, merisier noir ou menthe des marais.
Il y a des mots que je découvre. Ils sommeillent depuis toujours, au creux des dictionnaires que je n’ouvre plus, mais ils surgissent parfois dans une réplique de théâtre ou entre les lèvres d’un érudit. Des mots que j’attrape comme des papillons, mais que je relâche le plus souvent : viduité tellement plus poétique dans ma bouche que son synonyme, pétrichor – l’odeur de la terre sèche après la pluie.
 
Moi je ne mâche pas mes mots sauf le mot "chwing gum" et "steak coriace". Voilà ce que le chat — alias Geluck — m’a dit ce matin. 

 
 
 
 
 
 
 

 
[1] Tobias Sarrasin, à propos du Roman de Jim, Ciné-feuilles 21.08.2024

Newsletter

Recevez chaque mois les textes directement dans votre boîte mail.

S'ABONNER