CADEAU VIVANT

Thème: Des racines nomades / Moustache et bas résille • 12 septembre 2025 • par Sabine Dormond

C’est en partageant son toit qu’on en vient véritablement à se connaître. Non pas mutuellement, mais soi-même. Parce qu’en théorie, on est tous convaincus d’être des gens ouverts, tolérants, hospitaliers et accueillants. Rien de tel qu’une bonne cohabitation pour mettre ces certitudes à l’épreuve. Quelques jours suffisent généralement à écailler le vernis de politesse. Autrui nous tend alors, très spontanément, un impitoyable miroir de nos faiblesses et vicissitudes.

Pas un jour ne se passe sans que j’aie l’occasion de remercier l’amie qui n’a pas de problème d’alcool de m’ouvrir ainsi les yeux sur mes propres petitesses. Ainsi quand elle laisse toute la nuit la télévision allumée, je suis plus encline à me plaindre du bruit qu’à compatir à ses insomnies.

Avant de lui ouvrir ma porte, j’ai pris soin de dissimuler dans les cachettes les plus improbables les quelques bouteilles que je garde en réserve pour les visites occasionnelles. Dans un mesquin réflexe, je les ai même comptées. C’est que ça fait un certain temps que je m’efforce de la tirer du problème qu’elle n’a pas.

J’ai eu doublement honte quand des amis ont débarqué à l’improviste. Honte d’avoir pu la soupçonner et honte d’avoir eu à déterrer une bouteille sous une épaisse couche de poudre à lessive et leurs regards interloqués.

Le bouchon nous a paru étonnamment haut et le contenu bien clair. À l’inverse des noces de Cana, chez moi, c’est le Bordeaux qui s’était transformé en eau. Inutile de préciser que la petite Arvine, le Beaujolais et le Saint-Emilion avaient subi le même sort. Nous avons donc trinqué au jus d’orange et mes hôtes sont repartis beaucoup plus tôt que l’ordinaire.

Furieuse de ce drôle de miracle et lassée d’être la seule à me remettre en question, je me suis emportée. Je crains que mes mots n’aient dépassé ma pensée :

-          Ça ne t’a donc pas suffi de perdre ton boulot, ton mec et ton appartement ? Il te faut quoi de plus pour comprendre que la folie, c’est répéter sans cesse les mêmes erreurs en s’attendant à des résultats différents ? Comment ça se fait que, partout où tu vas, on finit toujours par te virer ?

L’amie qui n’a pas de problème d’alcool m’a gratifiée de son sourire le plus désarmant :

-          Je crois que c’est dans mes gènes ; j’ai les racines nomades.

L’image m’a touchée. J’y ai vu tout un passé d’errance, une enfance en roulotte, la poussière des routes, un exode permanent. J’ai compris que sa nature était faite pour bonifier la mienne et m’en suis voulue d’avoir pu envisager de briser une si longue amitié pour si peu de choses. Emplie d’une soudaine bouffée de gratitude, j’ai serré contre mon cœur cette femme qui m’offrait ainsi l’occasion de travailler ma générosité.

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