Balise

Thème: Un grand moment de solitude • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

Sarah commence à flipper. Elle ne devrait pas, Basile a quatorze ans, déjà du poil au menton, des abdos et du biceps, mais c’est plus fort qu’elle. La géolocalisation de son fils montre un point fixe depuis vingt minutes, en bordure de route, à plus d’un kilomètre du collège. Elle a beau rafraîchir son appli toutes les trente secondes, rien ne change. Au début, elle a cru à une faiblesse du réseau. Puis l’inquiétude a craquelé le beau vernis de ses certitudes. Rien ne peut arriver à son fils, il est grand, fort, nous sommes en Suisse, les montagnes apaisantes veillent sur ses habitants… N’empêche que Sarah imagine l’enlèvement, la demande de rançon, l’auriculaire tranché envoyé par la poste. Ou alors le trafic d’organes.

 

« Je dois m’absenter », lance-t-elle à la cantonade, avant de s’éclipser en oubliant son sac. Elle revient, trébuche, quelque chose ne va pas demande un collègue, oui répond-elle, mon fils ne bouge plus, et c’est sur cette métonymie qu’elle quitte l’open space.

Par chance, elle habite à cinq minutes de son job. Le temps de courir à son domicile, des images d’un Basile disloqué lui montent au cerveau. Elle songe à appeler Serge, cependant il lui dirait d’arrêter de paniquer pour rien, la semaine dernière elle l’a dérangé en pleine séance parce que quelqu’un rôdait autour de la maison. Il s’agissait du facteur qui revenait pour un recommandé. Aujourd’hui, pourtant, ce pourrait être grave, mais elle se rabat sur Julie qui télétravaille sur sa terrasse.

- Tu sais, Basile possède une montre connectée, comme ça je garde le contrôle, tu vois, je sais s’il est au McDo, à l’école, chez un pote ou au hockey, mais là, le signal ne répond plus. Tu ferais quoi, à ma place ?

- Je ne suis pas à ta place, répond Julie.

Sarah sent bien que Julie, cette pétasse prétentieuse pourtant mariée à un chic type (les paradoxes humains, comme souvent), ne l’aime pas. Qu’importe. Sarah se jette au volant de sa Toyota, cale deux fois, manque de rouler sur le chat du voisin, passe en trombe sous le nez d’un autre voisin, père au foyer. Elle respire mal. Enclenche par erreur la clim. Le véhicule tangue sous les bourrasques d’un vent d’ouest soudainement debout. La géolocalisation de Basile reste fixe. Sarah accélère. Son pouls se confond avec le bruit du moteur. Une odeur de brûlé envahit l’habitacle. Carrefour, feu rouge, piéton qui traverse sans regarder. La destination, enfin.

Sarah écrase la pédale de frein. En sueur, énervée de panique. Nul Basile à l’horizon. Le corps doit être dissimulé sur le bas-côté, ou derrière cette cabane en bois, là, dans le champ. Sarah tremble, ses jambes bafouillent, elle s’enhardit, s’approche… L’herbe lui chatouille les mollets. Pas de corps. Sarah respire, puis aperçoit la montre connectée suspendue à un clou. Une feuille de papier est punaisée en-dessous :

Maman, j’avais besoin d’un grand moment de solitude, mais ne t’inquiète pas, je serai de retour pour le repas. Je t’aime, Basile.

 

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