Amoureuse de la nature, je pars souvent m’y ressourcer.
Dans ma jeunesse, munie d’une carte au 1 : 25 000 et de ma boussole, je me préparais des itinéraires personnels. J’avais le sentiment de m’enfoncer loin de la civilisation. Dans mon imaginaire, j’étais une exploratrice.
Dans les marais, je progressais péniblement. Le sol ployait sous mes pas, je m’enfonçais dans l’eau, je levais les pieds pour ne pas trébucher sur les sentiers à peine marqués. Les heureuses surprises étaient au rendez-vous. Par exemple, j’avais cherché des plantes carnivores et j’en avais déniché. C’était pour moi une immense découverte, tant ces plantes me paraissaient exotiques et introuvables chez nous. En les observant, je pensais à Mortimer et Icare piégés par un drosera gigantesque et une dionée géante dans l’Enigme de l’Atlantide. J’avais été soulagée de constater que les sarracénies pourpres et les rossolis des Tenasses et des Ponts-de-Martel étaient petits. Fascinée, je les avais contemplés pendant de longues minutes et j’avais sorti mon calepin pour les dessiner. Quand une plante que je ne connaissais pas retenait mon attention, et il y en avait beaucoup, je cherchais leur nom dans mes guides Delachaux et Niestlé qui m’accompagnaient partout. Intéressée par ce biotope, j’étais allée à la bibliothèque municipale de Vevey où j’avais cherché des livres pour en apprendre davantage.
Cinquante ans plus tard, mes incursions dans les tourbières n’ont plus la même saveur. Ces lieux merveilleux que j’avais arpentés à seize ans ont été aménagés et réglementés. Les zones humides sont sécurisées par des passerelles qui permettent de les franchir à pied sec sans écraser les linaigrettes et les sphaignes. Des mains courantes et des escaliers aident le promeneur en cas de fortes pentes. Des panneaux didactiques fleurissent le long des parcours. Les balades sont devenues des attractions touristiques pensées et organisées de façon à canaliser le flux de personnes avides de découvertes naturelles tout en leur offrant sur un plateau des renseignements destinés à satisfaire leur curiosité. Guider le visiteur permet d’éviter les nuisances dues à une fréquentation anarchique et démocratise l’accès aux zones protégées.
Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de chercher mon chemin, car tout est balisé et j’apprécie, étant retraitée, les passerelles qui m’évitent de me mouiller ou de me tordre les chevilles. J’admire les efforts de mise en valeur de notre patrimoine naturel entrepris par les associations de sauvegarde de la nature. Je ne me charge plus de mes bouquins, car je profite des pancartes qui me donnent toutes les indications utiles. Je ne vais même plus emprunter de documentaires à la bibliothèque. Si j’ai besoin d’informations supplémentaires, je les trouve sur internet. Ce que j’ai perdu en aventure et plaisir de découvrir par moi-même, je l’ai gagné en confort et facilité d’accès.