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Thème: Le présent n'est pas un cadeau / Où sont les preuves ? • 12 septembre 2025 • par Pierre Jean Ruffieux

A chaque instant, je reçois le présent en cadeau. Un présent empoisonné. Sauf miracle, je sais que j’y naviguerai dans la solitude jusqu’au bout de la vie. Je ne suis plus qu’un prisonnier enfermé sur une île minuscule entourée de brouillard. Il n’y a rien à voir ni devant ni derrière au-delà de la rive qui cerne mon lopin d’existence. La fin de cette histoire de fou, je l’espère proche. Vivre sans passé empêche d’imaginer un quelconque avenir. C’est un enfer pire que tous les autres.




Il doit pourtant me rester un semblant de mémoire, car quelque chose de familier dans l’ameublement de la petite chambre où je m’éveille me fait penser que je vis là depuis longtemps. Il faut croire aussi que je ne suis pas enfermé dans un présent privé de toute étendue, sans quoi je ne serais même pas capable de penser ou de parler.

 

Une infirmière que ne connais pas m’aide à faire ma toilette et à m’habiller. Elle me distribue des pilules et m’installe dans un fauteuil face à la fenêtre. Dans le jour qui se lève, je découvre un paysage inconnu : un carré de vilain gazon, quelques arbres, une haie de thuyas qui barre la vue sur le lointain. La dernière fois, hier sans doute, tout était différent. Il n’y avait ni haie, ni gazon,ni arbres. Pourtant, je ne garde aucun souvenir de la vue qui s’offrait alors à mes yeux depuis le fauteuil où je suis cloué. Je me fais peut-être des idées en imaginant qu’ils changent chaque nuit le paysage, mais je suspecte aussi cette journée d’être la première. Hier n’aurait pas existé. Je serais né aujourd’hui, déjà vieux et impotent, sans avoir rien vécu des joies de l’enfance et des folies de la jeunesse. Pas de chance.




Je me dis qu’ils laissent sans doute entrouvert un soupirail dans les sous-sols de ma mémoire : si je ferme les yeux, des images me reviennent de je ne sais où, une histoire de marmotte et de jour qui recommence sans fin, une autre où je me réveille transformé en scarabée ou en cloporte sans comprendre ce qui m’arrive.




Un jeune couple entre dans la chambre, accompagné de deux enfants qui viennent m’embrasser. Ces gens ont l’air de me connaître. Ils me parlent comme si je faisais partie de leurs proches. Un air de famille dans les traits de l’homme et du petit garçon me fait penser qu’ils ont peut-être raison. Ils ne restent pas longtemps. Ils ont une longue route à faire.




C’est le soir. Une infirmière que je ne connais pas m’apporte un plateau repas. A l’entendre, elle a l’air de savoir qui je suis. Elle coupe la viande et m’encourage à manger. Elle m’aide à faire ma toilette, me distribue des médicaments, me met au lit.




Prenant mon courage à deux mains, je lui demande du papier et un stylo. Si je suis capable d’écrire, je vais rédiger à l’instant et dans tous ses détails l’histoire de ma vie. Elle est si brève que le tout tiendra bien sur une seule page. Si jamais une bonne âme la lit, elle pourra peut-être me sortir de là.



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