Au poteau
Thème: un raté magnifique • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis
Un clin d’œil à Ernest, le barman, et ma pression se matérialise devant moi. Au Raven, je suis comme à la maison. D’ailleurs, la majorité des clients du jour ont des noms incrustés à jamais dans les boiseries, entre les lattes du parquet, sur les murs des chiottes Georgette, Vincent, Marcel, Élisa… Combien de neurones a-t-on perdus ici ? À quelle fréquence avons-nous titubé à la sortie, pleins comme des outres de cette bière qui maintenant irradie mon œsophage ?
Le Roger fait son entrée. Direct une chope d’un litre. Il n’a jamais fait les choses à moitié, mais depuis le fameux match contre Servette, il pompe mieux que la STEP du coin. Quarante-trois ans. Pas lui, mais le match. Comme si c’était hier. Dingue, le truc. Lerchenfeld, club amateur – on bossait tous malgré les entraînements et les matchs, serrurier, facteur, employé de banque, vendeur de bagnoles – en finale de la coupe de Suisse. Une victoire et à nous l’Europe, le Réal Madrid ou Manchester. On rêvait debout.
Tu penses. Zéro à zéro, cinq minutes avant la fin du temps réglementaire. Le Roger, que l’on n’avait pas trop vu, même qu’il était un peu moindre à la mi-temps, soudain se prend pour Maradona. Il danse, aligne les entrechats, petit pont, grand pont. Quatre Servettiens aux pâquerettes. Cheveux au vent (il en avait encore), le Roger file comme une flèche. Plus que le gardien genevois, ultime rempart qu’il mystifie, et le voilà face au but vide. Dans le stade c’est l’explosion, le public crache des ciclées du tonnerre, le Roger n’a plus qu’à pousser le ballon mais peut-être que le trac lui saisit tout à coup les mollets, ou qu’il sent sur son échine l’haleine fétide du grand Matthey, le stoppeur le plus rugueux de la création, quoi qu’il en soit son pied rippe sur le ballon qui s’en va mollement mourir contre la base du poteau, avant de sortir en touche.
C’est la bronca au Wankdorf. Trois minutes plus tard, Servette marque et renvoie Lerchenfeld à son terrain bosselé, sa tribune vermoulue et ses vestiaires dignes d’un emmenthal.
Le Roger ne s’en est jamais remis. Six mois plus tard, il a raccroché ses crampons et découvert les bienfaits de la blonde pale ale. Depuis, il s’imbibe. Et le pire, c’est qu’à l’époque, les réseaux sociaux n’existaient pas. Aujourd’hui, son raté magnifique ferait le tour de la planète, abreuverait Facebook, Instagram, nourrirait Tweeter. On ne parlerait que de lui. Il ne serait pas cette épave oubliée au fond de ses propres abysses, ce looser décati, il serait celui qui a failli propulser un club amateur suisse-allemand sur le devant de la scène européenne.