Prom’nons-nous dans les bois
Pendant que le loup y est pas…
Elle chante à tue-tête. Le bois, c’est un jardin tranquille au cœur de la banlieue, entre villa et thuyas. À deux pas de l’arrêt de bus et du supermarché.
Ses gambettes foulent l’herbe sèche, frôlent le figuier, contournent le vieux cerisier. Ses tresses — un peu défaites — se balancent au rythme de la comptine :
Si le loup y était, il nous mangerait !
Son rire a bien failli la faire trébucher. Un rire en cascade où une petite frayeur — toute douce, mais bien là quand même — s’insinue peu à peu.
Mais comme il n’y est pas, il nous mangera pas !
Du haut de ses cinq ans, elle scrute le bois noir. Sa voix est toute petite :
- Loup y es-tu ?
Elle sait qu’il ne va pas répondre, le loup. Il faudra s’armer de courage pour l’interpeler à nouveau entre les silhouettes sombres des buissons.
- Que fais-tu ?
Cette fois, la réponse ne se fait pas attendre :
- Je mets mon caleçon !
Un loup en caleçon ? Elle rit. Un mot un peu coquin, celui-là. Dans sa garde-robe, il n’y a que des petites culottes, des bodies et des T-shirts. Elle imagine le loup en train de s’empêtrer dans les canons de son caleçon et reprend le refrain en sautillant :
Prom’nons-nous dans les bois
Pendant que le loup y est pas…
Même pas peur !
- Loup y es-tu ?
- Que fais-tu ?
- Je mets mon pantalon !
Ouf ! Le loup est encore loin. Le soleil revient dans le jardin. Il inonde la balançoire immobile, les chaises longues sur le perron et la robe de grand-maman.
Prom’nons-nous dans les bois
Pendant que le loup y est pas
Si le loup y était il nous mangerait !
Mais comme il n’y est pas, on peut encore courir autour de la plate-bande, risquer d’égratigner ses bras nus contre les rosiers, reprendre son souffle près du tuyau d’arrosage.
Mais… est-ce vraiment vrai qu’il n’y est pas ?
Pour en avoir le cœur net, il faut entrer dans la forêt :
- Loup y es-tu ?
- Que fais-tu ?
De très loin, sous la lune noire, une voix grave, une voix immense, sort des frondaisons :
- Je mets mon ceinturon !
Ouh la la, il fait de plus en plus sombre dans cette forêt et je ne vois plus ma grand-maman…
La farandole est fatiguée, les baskets raclent le gravier : Prom’nons-nous dans les bois…
Elle sait que le loup va venir. Il faut qu’il vienne maintenant ! Elle a peur. Elle rit. Elle rit d’avoir peur. Elle se réjouit :
- Loup, que fais-tu ?
- J’aiguise mon couteau et j’arrive !
Un cri au fond des bois. Une petite fille sort de la forêt en courant et se jette dans les bras de sa grand-maman.