Alcools
Thème: La poésie du désordre • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis
À moitié couché sur le canapé du salon, je méditais les paroles de mon professeur de philosophie. Autour de moi, tout n’était que chaos. La bibliothèque écroulée, ses rayons déboîtés, les livres éparpillés comme autant d’oiseaux tombés du nid. Coussins et traversins gisaient à terre, emmêlés aux éclats de verre de la table basse explosée. Plusieurs plantes en pot s’étaient envolées, stoppées net par le mur porteur. Des balafres terreuses maculaient le tapis, des giclées de sang formaient un dégradé le long du chambranle de la porte. Le plafonnier à pendeloques vibrait encore des cris de ma mère.
Un charnier de cadavres brisés jonchait le parquet, entre le salon et la cuisine. Campari, whisky, Haut-Médoc, Cabernet, Malvoisie, vodka… La consommation paternelle s’éparpillait en multiples débris, dans une odeur écœurante et moite. Toutes ces bouteilles que ma mère avait balancées en hurlant, quand donc cesseras-tu de te détruire, de rentrer à l’envers et de démolir ta famille, et le fracas du verre brisé couvrait ses paroles, et mon père se tordait les côtes en la traitant de foldingue décérébrée.
Puis il s’est mis à la frapper. Je l’ai vu lui filer une première gifle, une seconde, avant qu’il ne l’empoigne par ses longs et beaux cheveux – il lui restait au moins ça, après des années de codépendance ; sa chevelure flamboyante – pour la projeter contre le bahut en bois massif. La vaisselle a tremblé, une porte du meuble s’est ouverte. Paralysé par l’effroi, comme si j’étais moi-même visé par cet homme hors de lui, j’ai assisté à la bagarre. Ma mère se défendait de son mieux. C’est là que tout a valdingué, que le salon s’est transformé en champ de bataille.
J’ai fini par intervenir. À cause d’une dent. Celle qui a giclé de la bouche de ma mère sous le poing pourtant fatigué de mon père. J’ai saisi la statue en bronze, cadeau de mon grand-père à sa fille. Un bouddha. « Il te protègera », lui avait-il dit à l’époque. Une odeur fauve, mélange de transpiration et de hargne, flottait dans l’air. Mon père m’a regardé avancer avec l’air de ne pas y croire. Je n’ai frappé qu’une fois. Il s’est écroulé, le visage ensanglanté, le regard exorbité. Je me suis mis à trembler, une envie de vomir en travers de la gorge.
Soudain à genoux, ma mère s’est mise à geindre. « Qu’est-ce que ze vais faire zans ton père !? » Ça sifflait entre ses incisives, je ne savais pas si je devais rire ou pleurer. J’ai regardé ma génitrice, défaite et blanche de panique, perdue au milieu de ce désordre, et je me suis dit qu’il y avait du Baudelaire dans cet éclatement de matière, du Rimbaud dans ce désastre humain, et j’ai cherché parmi les livres dégringolés de quoi embellir cette sombre journée.