A TÂTONS

Thème: Un grand moment de solitude • 12 septembre 2025 • par Sabine Dormond

Cet homme-là, je vois tout de suite qu’il est venu pour moi. Je le vois à l’assurance avec laquelle il se dirige vers ma table quand les autres clients commencent par me jeter des regards obliques, furtifs, embarrassés ou me contournent du plus loin que les murs le leur permettent, parce qu’ils sont là pour un livre spécifique, ou pour fureter, ou pour passer le temps, ou pour boire un verre avec le libraire, mais en tout cas pas pour se faire forcer la main par une auteure dont ils ne savent rien, dont ils ignoraient la présence et qui, forcément, les met un peu mal à l’aise avec sa manière de les implorer en silence, le stylo déjà prêt à la dédicace.

Je devrais me réjouir d’une telle détermination, car voilà maintenant mon visiteur qui se plante face à moi, tout sourire, dans une posture qui exprime la joie qu’il a à me revoir. Son attitude invite à la bise, voire à l’accolade, à ces gestes familiers qu’on réserve aux intimes et je vois bien à son expression qu’il estime en faire partie. C’est dans ces circonstances que la prosopagnosie dont je pâtis sous une forme légère devient particulièrement handicapante. Car ce visage, abstraction faite du fort capital de sympathie qu’il dégage, ne me dit strictement rien. J’ai honte de l’avouer, mais le monsieur a traversé ma vie sans y graver aucune synapse. Il ne manquerait plus qu’il fasse partie de la famille. Qu’il ait tenu un restaurant où je me rendais quotidiennement. Ou qu’il ait habité sur le palier d’à côté.

Dans l’espoir de lui extorquer un indice, je louvoie et commence par le remercier d’être venu. Tout plutôt que de reconnaître qu’il est tombé dans un trou noir entre deux neurones. Il me répond qu’il a agendé la rencontre depuis qu’il a vu l’affiche. C’est gentil, mais je ne suis guère plus avancée.

  • C’est vrai que ça faisait un moment, que je hasarde à l’aveugle.
  • Oui, presque cinq ans et demi, qu’il me rétorque avec une précision déboussolante.

Inutile de chercher à me rappeler ce que je faisais en 2017, moi qui parfois ai déjà de la peine à reconstituer le week-end précédent.

  • Mais comment en êtes-vous si sûr ?

Il me répond qu’il a retrouvé les photos et fouille dans sa sacoche. Voilà qui va sans doute me mettre sur la piste. Je le laisse extraire trois ou quatre feuillets, curieuse de découvrir le contexte de notre dernière interaction et déjà sûre de pouvoir ainsi rembobiner les précédentes. Je ne tarde pas à déchanter. Sur les photos qu’il me brandit, seul mon visage s’affiche en gros plan. Mon visage avec les divers rictus d’un arrêt sur image en pleine lecture. Derrière, on distingue un fauteuil et à travers la vitre, un paysage sans traits distinctifs.

Voilà déjà l’instant fatidique où le lecteur me tend mon dernier livre.

  • Cette fois, n’oubliez pas la date : pour retrouver les photos, j’ai dû chercher sur Internet quand elles avaient eu lieu, ces fameuses lectures dans le train.

Cette indication in extremis marque la fin d’un grand moment de solitude. Ce monsieur, je lui ai simplement lu une histoire voilà plus de cinq ans. Je peux sans problème lui redemander son prénom.

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