A l'orée des Perséides

Thème: le dernier train pour Fribourg • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

Je me rappelle ce dernier train pour Fribourg. La gare de Lausanne scintillait d’une neige que j’espérais éternelle. Quelques jeunes s’agitaient sur le quai, un chien pissait contre la porte du hall principal, il était minuit trente et nos mains se sont frôlées. J’aurais aimé autre chose, une intimité, un geste – nos lèvres qui se rencontrent dans la brume de nos souffles.

Tu m’as simplement regardé. Tes yeux verts, ton visage aux belles rides de quadragénaire, mon prénom à peine murmuré.

Le convoi a surgi de la nuit comme une bête mythologique, les rails ont sifflé, j’ai dégluti – j’avais l’impression que plus rien ne passerait à travers ma gorge.

- J’aurais aimé rester plus longtemps, as-tu dit en esquissant un sourire.

- J’aurais aimé t’accompagner.

- Ça ne changerait rien.

- Je sais.

J’ai fermé les yeux. Je les ai rouverts sur ta silhouette qui montait dans le wagon – tes épaules, ton dos, ton imperméable qui flottait telle une cape. Tes bottines claquaient sur les marches. Tu ne t’es pas retournée. Tu t’es assise côté fenêtre, à un mètre de moi, avant de me jeter un ultime regard, et j’ai cru apercevoir une larme sur ta pommette, mais peut-être s’agissait-il d’un reflet contre la vitre. Puis le train a démarré. J’ai pensé courir le long du quai pour t’accompagner encore un instant, le bras tendu et la bouche ouverte sur mes mots inutiles, mais la vision de ces romances à deux balles aux fins heureuses a contrarié mon élan.

Nous devions nous téléphoner.

Nous écrire.

Je ne t’ai jamais revue.

 

Les derniers trains brisent les rêves. On pourrait les imaginer se perdre à travers des forêts d’émeraude peuplées d’oiseaux aux ailes dorées, on les verrait bien décoller pour hurler à la lune, mais ils ne font que déchirer des destins ou modifier l’orbite de certaines vies. Parfois, je pense à notre rencontre, à ces quarante-huit heures de rires et de liberté dans les frimas lausannois, à ce repas à la Bossette, à nos corps allongés dans la poudreuse du parc de Milan, nos yeux fouillant le ciel noir à la recherche d’une étoile filante. « On en voit aussi l’hiver », disais-tu, et je t’ai crue, même lorsque j’ai montré du doigt les feux d’un avion et que tu as éclaté de rire.

 

Quelques années après, j’ai composé ton numéro. Plus valable. J’ai cherché ton adresse postale, en vain, envoyé un courriel resté sans réponse. Sans doute avais-tu refermé la porte de ta vie sur notre parenthèse. Mais j’entretenais la curiosité de connaître la couleur qu’avait pris ton existence, et l’illusion qu’une flamme peut se rallumer malgré l’usure de la mèche.

 

Je pense à tout cela tandis que le dernier train Genève-Lausanne déchire une nuit sans lune. C’est l’époque des étoiles filantes, que j’imagine fendre le ciel comme autant de vœux en suspension, et je me demande si les histoires non racontées sont plus belles que les autres.

 
 

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