A la claire fontaine

Thème: Potable ou papotable • 12 septembre 2025 • par Madeline Demaurex

 
 À la claire fontaine, m’en allant promener, j’ai trouvé l’eau si claire que je m’y suis baignée. Sous les feuilles d’un chêne, je me suis fait sécher…
 
En ce temps-là, au temps de la chanson, il n’y avait pas sur la chèvre des fontaines le petit écriteau dissuasif : "Eau non potable".
En ce temps-là, on pouvait boire à toutes les fontaines et les feuilles des chênes — qui n’avaient pas encore à se soucier de la sécheresse — abritaient pudiquement les baigneuses qui s’y aventuraient…
Du plus loin que je me souvienne, j’aime les fontaines.
J’aime la fontaine de mon enfance, 50 mètres en contrebas de notre maison, celle où nous allions chercher l’eau – deux seaux de dix litres au bout des bras de ma mère, un demi-seau pour moi, agrippé à mes deux mains. La source qui alimentait la fontaine sourdait en dessous de la maison, pas moyen de la conduire jusqu’à notre évier ! Une fontaine qui n’avait rien de bucolique avec ses deux bassins en ciment. Dans le plus grand, les jours de lessive, ma mère installait un fleurier pour procéder au rinçage du linge lavé dans la cuisine. Ce drap rustique, retenu par quelques pierres sur la margelle de la fontaine, protégeait taies et essuie-mains tout propres des moisissures accrochées au bord du bassin. 
J’aime les fontaines des promenades en montagne, creusées à la force du poignet dans une bille d’épicéa. L’occasion d’un arrêt, bouche ouverte sous le goulot, à boire comme une poule, par petites lampées, la tête renversée dans le soleil…
J’aime les fontaines offertes par le cours du ruisseau, quand la soif dissipe le remords — elle n’est peut-être pas potable ? — quand la fraîcheur au creux des mains rejoint les lèvres asséchées.
J’aime les fontaines de mon village, témoins d’un temps où leur bruissement n’était pas recouvert par le ronronnement presque ininterrompu des voitures.
Il y a d’abord, en montant la rue principale, juste en contrebas de l’école, une aïeule installée là depuis 1872, ses trois vastes bassins coiffés d’un toit de tuiles. Sur la chèvre massive, une plaque de fonte honore toujours son constructeur, un certain Julita de Rolle. Je me souviens que Juju, l’épicière tenant boutique juste en face y faisait tremper ses salades pommées, mais non moins fatiguées, afin qu’elles retrouvent une mine acceptable pour les clients de la journée.
La fontaine de la gare abreuve, quant à elle, deux bassins de grès. Dans son flanc, une large date gravée : 1867. Au-dessus du goulot en laiton, une plaque rectangulaire aux armoiries de la commune : Eau potable !
Mais la plus imposante est nichée au coeur du village, au bord de la Grand Rue. Elle aussi, elle a dû faire le gros dos, bousculée par l’immeuble qui a poussé derrière elle et qui l’a affublée d’une casquette de tuiles. Comme si elle avait besoin d’être abritée, elle qui a résisté sans toiture aux hivers les plus rudes, aux gelures qui emprisonnaient son corps et ne la libéraient qu’à la fonte des neiges !  
 
J’aime les fontaines où coule l’humour de ceux qui les ont installées. Ainsi cette fontaine à l’entrée d’une bourgade vigneronne, où il fait bon appuyer son vélo avant d’attaquer la montée. Sur la chèvre, une plaquette incitative :
Ce n’est pas du Chardonne
Mais elle est bonne !
 
J’aime les fontaines de cinéma. Celle de Trévi que je n’ai vue qu’à l’écran et dans laquelle Anita Ekberg se baigne toujours en robe de soirée. La Dolce vita…
J’aime les fontaines des proverbes : Ne dis jamais "Fontaine, je ne boirai pas de ton eau." 
J’aime les fontaines des chansons :
À la claire fontaine, m’en allant promener, j’ai trouvé l’eau si claire que je m’y suis baignée. Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai !

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